Un genre de véganisme

Un dimanche matin, sous une photo de moi illustrant un article sur mes démarches pour promouvoir le véganisme, j’ai trouvé ce commentaire.

En plus des injonctions sexistes traditionnelles, le fait de manger végétal ajouterait une pression supplémentaire à être minces ? Pourquoi ? Comment le véganisme, un espace subversif, d’émancipation et de bienveillance peut-il générer du sexisme ? Les femmes sont elles les seules concernées ?

L’alimentation végétale et le poids

Je suis arrivée au végétarisme* il y a 7 ans, puis à la diminution progressive des produits d’origines animales jusqu’au végétalisme**, et enfin au véganisme***, par rejet de la souffrance, et de l’idée qu’une vie pouvait être « produite » comme un bien de consommation. Ces considérations sont rationnelles, argumentées, et elles ont à voir avec l’éthique et la morale. A aucun moment ce choix n’a été guidé par l’idée d’être plus mince ou même, en meilleure santé.

Mais, le végétarisme et le végétalisme, sont décrits comme des  “régimes” alimentaires. Le mot est connoté, la définition de Larousse le confirme : un ensemble de prescriptions concernant les aliments et destinées à maintenir ou à rétablir la santé. On comprend déjà pourquoi la question du poids plane au dessus du végétarisme, végétalisme ou véganisme.

 Un régime est, en termes médicaux, une alimentation hypocalorique. Le véganisme est simplement une alimentation 100% végétale” selon Marta Martinez, une blogueuse Instagram qui se décrit elle même comme une végane “ayant un gros cul”.

Le calcul est très simple : si vous consommez plus de calories que vous n’en dépensez : vous prendrez du poids et/ou vous n’en perdrez pas, et ce quelque soit l’origine des calories. Ce que l’on appelle “surpoids”, est lié à une multitude de facteurs génétiques, hormonaux, sociaux – ne pas sous estimer la précarité financière- , psychologiques. Il est possible d’être obèse et végétalien.ne, d’autant plus que l’offre en junk food et produits industriels augmente. Le fait de mal ou trop manger n’est pas réservé aux omnivores et sans encourager à la malbouffe, c’est une normalisation qui va dans le bon sens et qui fait baisser dans nos représentations, les exigences associées au végétalisme.

Tu es végane et tu bois ?

 J’ai toujours été frappée d’observer qu’on se permettait des commentaires sur ma consommation d’alcool ou de tabac.  Et je n’observe ce phénomène que si j’expose mon végétalisme d’abord. Dans quel autre cas de figure se permettrait-on une intrusion pareille ? « Tu es une femme et tu bois ? » « Tu es lesbienne, et tu bois ? » Et quel est le rapport entre mes choix alimentaires et ma liberté d’être la femme que j’ai décidé d’être ?  C’est comme si être végétalienne permettait la condescendance, le jugement de valeur de la part de certains interlocuteurs. Comme si ce choix était trop radical, trop immature, et qu’on pouvait me faire la leçon à la manière d’un professeur, comme si j’étais « mineure ».

Ou alors, l’idée que l’alimentation végétale est associé à la rigueur, au contrôle de soi est trop ancrée ? Ces stéréotypes – qui font partis des stéréotypes féminins – sont largement repris par les blogueuses véganes elles-mêmes sur Instagram ou ailleurs. Les comptes les plus suivis sont ceux de femmes jeunes, minces reproduisant un climat violent pour les femmes normales (car 58,1% des femmes françaises font du 42 et plus). 

Quand on tape « vegan woman » dans Google Image

Mais nous devons aussi rendre hommage à certaines associations de protections des animaux, qui occupent l’espace médiatique autour de la cause animale depuis des années, en France et à l’étranger.

Un activisme sexiste ?

 

Sauvez les baleines, perdez du gras : devenez végétarien.ne !

Selon Peta, sous couvert de défendre les intérêts des animaux, il est légitime de dégrader l’image des femmes, d’alimenter la « grossophobie » et de perpétuer le body shaming. Qui va t-on convaincre en sous-entendant que les non-végétariennes sont grosses, en excluant et se moquant de 58% de la population française ? Et surtout, comment accepter qu’on déshabille la cause féministe pour habiller la cause anti-speciste**** ?

« Certaines associations de la cause des animaux non humains ont sexualisé l’activisme des femmes. Considérer les femmes comme des objets est directement responsable des sentiments de faible estime de soi, de rapport au corps difficile et de troubles alimentaires observés (…) Est-ce que le mouvement végane, pacifiste par nature, veut porter la responsabilité d’une telle attitude ? » selon le blog vegan feminist network

Et qu’est-ce qu’on se marre à comparer la fourrure avec les poils pubiens, sauf qu’en pensant défendre les animaux , on fait reculer le combat des féministes qui se battent en ce moment même pour faire accepter les poils des femmes.

Quand les femmes sont traitées comme de la viande, elles ne sont plus des personnes. C’est leurs corps qui « parlent » pour elles, les privant de la parole, de leurs raisonnements et de leur libre arbitre.Le danger de les présenter de cette manière est également d’encourager la prédation, la tentation de les « valider » et le commentaire sexiste. Notez enfin que quand Rémi Gaillard ou n’importe quel homme milite pour la Peta c’est avec une vidéo face caméra et un discours.

Où sont les hommes ?

Certains végétaliens vous en parleront, quand on affirme ne pas manger de viande en tant qu’homme, on est automatiquement catégorisé comme étant efféminés, chétifs et parfois homosexuels. La viande serait « un truc de mec », depuis la Préhistoire – les références sont nombreuses aux chasseurs et à la chaîne alimentaire quand nous parlons d’alimentation végétale – jusqu’au barbecue en famille du dimanche.

Une nouvelle étude Proceedings of the National Academy of Sciences, tend à nuancer cette idée. Nos ancêtres n’étaient à coup sûr pas végétariens, mais omnivores opportunistes comme la plupart des grands singes et la quantité de viande ingérée était beaucoup plus faible que ce que l’on imagine ! »Le régime alimentaire des humains d’aujourd’hui est beaucoup plus restreint que celui des premiers chasseurs-cueilleurs« , affirme Naama Goren-Inbar, qui a mené l’étude. Et pour cause : les recherches sont parvenues à identifier 55 espèces différentes de végétaux, parmi lesquelles figurent des fruits, noix, graines, feuilles, tiges, racines et tubercules. Sur toutes les espèces identifiées, dix ont disparu aujourd’hui.

En plus de ce fantasme de l’homme pré-historique  s’ajoute une conception religieuse du rapport à la viande.

« Prenez, mangez, ceci est mon corps »

Par la magie du concept d’incorporation, manger un bœuf, c’est symboliquement “devenir ce bœuf”, et recevoir les qualités de l’animal ingéré. Force, courage, masse musculaire. Il s’agit d’avantage, de ce que le régime alimentaire convoque comme fantasmes et comme symboles, que d’une réalité nutritionnelle. Et notre civilisation est imbibée de cette idée. Vous pourrez observer lors de votre prochain passage à l’église le rituel de l’eucharistie, ou le fait de “recevoir” le Christ en soi.  “Pendant qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le donna aux disciples, en disant: Prenez, mangez, ceci est mon corps ». La Bible Matthieu 26:26-28.

De manière générale les religions se reposent sur la domination de la nature, et des animaux (entre autres groupes) : les textes sont très clairs sur le rapport à entretenir avec le monde animal, ainsi que sur la manière de ritualiser, de rendre « sacré » – les sacrifices- l’acte de tuer.

Puis Dieu dit: Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.  Ne pas appliquer ces préceptes originels est suspect. La Genèse 1:26

Être un homme et faire le choix de laisser vivre, c’est suspect. C’est une preuve de faiblesse physique, de maladie, de carence, de manque de courage et de virilité, c’est « être une femme ». Ce mélange explosif alliant consommation de viande, virilité, violence et domination a placé la femme omnivore au second plan. La viande, produit noble, était réservée aux hommes. Les femmes devaient se contenter des moins bons morceaux et des légumes d’accompagnement.” selon Catherine Grangeard. Une tradition qui ne disparaît pas, et s’intensifie dans les comportements, probablement en résistance à la diffusion de l’alimentation végétale dans les esprits et dans la société.

Je voudrais donc faire un petit rappel

On peut être végane et :

  • avoir le corps qu’on veut.

  • boire

  • manger équilibré et sainement.

  • manger encore moins équilibré que son ami.e.s omnivores.

  • avoir une grande gueule.

  • être timide et introverti.

  • être beau ou moche.

  • être de toutes les couleurs, et de toutes les origines.

  • avoir des résultats sanguins parfaits.

  • être atteint.e d’une maladie (ou carencé.e.s en b12).

  • être homo, bi, trans, fluide, hétéro (sans que cette liste soit exhaustive).

  • avoir tous les âges.

  • être de n’importe quelle religion, athée, ou agnostique.

  • voter à gauche, à droite, voire très à droite comme Brigitte B.

  • vivre partout en France.

  • militer ou refuser de le faire.

On peut être végane et être tout ce qu’on veut.

On peut être TOUT CE QU’ON VEUT.


‘* végétarisme : ne pas manger de chair animal : viande, poisson, crustacés etc.
‘** végétalisme : ne pas manger de chair animal : viande, poisson, crustacés etc + de produits animaux : lait, œufs, miel etc.
‘*** véganisme : ne pas manger de chair animal : viande, poisson, crustacés etc + de produits animaux : lait, œufs, miel etc + produits issus de l’exploitation animale : cuir, soie, cosmétique testée sur les animaux etc. C’est aussi, selon moi, une posture politique qui remet en cause le spécisme.
‘**** : antispécisme : s’opposant au spécisme, soit une discrimination basée sur l’espèce / qui fait de l’espèce en soi un critère justifiant la violation de ces droits fondamentaux (exploitation, violence, oppression et meurtre).

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